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Un mariage pas comme les autres

Engagement définitif d’Édith Loosfeld
et engagement temporaire d’Édouard de Grivel et de Thibault de Pontbriand
dans la Fraternité Molokaï, Saint-Crépin-aux-Bois, le 5 octobre 2003

Curieusement les textes que nous propose la liturgie d’aujourd’hui ont pour thème le mariage et le divorce. Ils disent qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul, qu’il a besoin d’une aide semblable à lui, que l’homme et la femme ne feront plus qu’un, que ce que Dieu a uni, l’homme ne doit le séparer… Si, en bien des circonstances, les lectures du jour correspondent magnifiquement à l’événement célébré, cette fois elles paraissent tomber tout à côté ! Cependant, peut-être n’est-ce qu’une apparence… Ce que nous célébrons à présent, n’est-ce pas en effet un mariage pas tout à fait comme les autres ?

* * *

Une chose est certaine : Dieu aime les alliances, Il aime les mariages. Il aime la communion. Cela est inscrit dans l’essence même de son être : Dieu est Trois et parfaitement un. Chaque Personne divine est en effet toute tournée vers l’Autre, Elle est à l’Autre, Elle appartient à l’Autre. En tant que créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme ne s’accomplit qu’en entrant dans cette attitude de dépossession, de don, d’offrande dont les Personnes divines sont à la fois le modèle et la source. Dans l’être même de chacun est inscrite comme cette disposition, plus ou moins contrariée, à se tourner vers Dieu. Chacun de vous qui vous engagez aujourd’hui, par grâce, a perçu cet amour premier qui l’a fait surgir du néant. Il s’est laissé séduire, il s’est laissé saisir par ce Dieu qui n’use d’aucun des moyens de séduction du monde. Il séduit par son silence, Il séduit par sa croix, Il séduit par son incroyable humilité, Il séduit par sa pauvreté infinie. Parce que son amour est un amour vrai. Parce qu’Il ne veut de nous qu’une réponse libre.

Cette réponse, c’est celle que vous donnez aujourd’hui. Personne ne vous a forcés à épouser Dieu. Personne ne vous a contraints à vivre chaste, pauvre et obéissant. Personne ne vous a incités à consoler les plus souffrants, si ce n’est l’amour qui vous y presse. Le « oui » que vous prononcez est un acte magnifique parce qu’il est un acte où votre liberté se manifeste dans toute sa grandeur. Votre vie, personne ne la prend, c’est vous qui la donnez. Librement vous choisissez d’appartenir au Christ. Cette décision soudain vous grandit, vous comble, vous définit. Elle vous rend parfaits puisque la perfection « se définit comme reconnaissance élémentaire et acceptation de l'appartenance. C'est si vrai que le saint, dans la Bible, n'est pas celui qui ne se trompe pas, mais celui qui a été choisi par Dieu et l'a reconnu.1 » Elle vous situe dans la vérité parce que « l’homme n’est en vérité que dans la révélation de la Trinité.2 » Chacun de vous peut désormais s’exclamer : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Lui, le Fils de Dieu, qui vit en moi » ! Et s’émerveiller encore en constatant : « Et Celui qui vit en moi, Il est incroyablement plus que moi-même, Il me dépasse, Il me transforme, Il ne cesse de me surprendre, de me bouleverser, de m’étonner ! »

La vraie vie de mariage consiste justement en cela : à se laisser entraîner par un Autre, à suivre de tout son être, à s’émerveiller de la nouveauté qui chaque jour nous est dévoilé. Dieu ne pourra vous lasser : vous n’épuiserez jamais les facettes infinies de son Être ! Votre contemplation de sa beauté ne fera jamais que commencer. Dieu ne pourra vous être infidèle : Il est Celui qui ne sait rompre aucune alliance ! Dieu ne pourra vous ennuyer : avec Lui, l’aventure est nouvelle chaque matin, plus grande, insoupçonnable… Une seule possibilité, comme le disait Petite Sœur Magdeleine : « C’est de prendre sa main et de suivre aveuglément ». Le joug est alors facile et le fardeau léger. La vie devient une extase de joie même s’il arrive que les hommes et les événements s’emploient à la broyer.

Parfois survient en chemin la tentation de s’arrêter, de raidir la nuque, de se durcir, d’oublier, d’être curieux des choses du monde… Comme si le moi voulait reprendre son droit… Il nous semble que le Christ est un pèlerin trop exigeant, trop rapide. Il est vrai, Il l’a dit : « Le Fils de l’homme n’a pas même de pierre où reposer sa tête ! » Mais Il a le cœur du Père. Et si le cœur du Père est son repos, il est aussi le vôtre. Dans ce mariage pas comme les autres, on ne reste fidèles que si, à chaque instant, on demeure attentifs à la Présence de l’Esprit, que si on rend grâce pour le centuple dont Dieu nous comble, que si on adore en esprit et en vérité. Sans cela on s’agite, on s’égare, on devient stérile.

Ainsi, ce n’est pas rien de se marier au Mystère ! Et cela, d’autant plus que le Mystère ne nous garde pas égoïstement pour Lui. Tout en nous maintenant dans l’étreinte de son amour, constamment Il nous envoie, Il nous dit « Allez ! Votre chapelle – le lieu de la rencontre – c’est le monde et elle est aussi vaste que lui. Vous êtes marié, mais vous ne l’êtes pas encore assez ! C’est avec tous ceux qui sont appelés à devenir un avec moi qu’il convient que vous soyez aussi unis ! Comme le Fils, épousez l’humanité ! » Et c’est là notre belle mission. Dieu nous choisit, comme les premiers disciples, non seulement pour « être avec Lui », mais aussi pour « être avec eux ». Et « eux », ce sont tous ceux qui ont mal, tous ceux pour qui la vie est un perpétuel holocauste, tous ceux qui ne cessent de « compléter dans leur chair ce qui manque à la Passion du Christ pour son Corps qui est l’Église ».

Déjà vous avez expérimenté pendant quelques années, ce que signifie cet « être avec », être avec le peuple de Tondiarpet ou de Bangalore, être avec le peuple de Villa Jardin ou de Rome. Au point de départ c’est un simple « être là », un simple « partager » le temps, partager la vie ou le maté qui peu à peu prend toutes les dimensions du drame eucharistique. C’est une disponibilité qui devient sacrifice, c’est un sacrifice qui devient nourriture. Le destin de l’Agneau qui est votre Époux devient le vôtre. Il n’y a plus de frontière dans le don. Une seule solution : aller jusqu’au bout… Et l’on a besoin de vous : on a même terriblement besoin de vous dans l’usine de Damprichard, terriblement besoin de vous dans l’hôpital Muniz, terriblement besoin de vous dans les rues de Rome… On a besoin que votre amour devienne salut pour tous ceux qui l’espèrent. Et ce salut advient dans la consommation du sacrifice du Christ et dans la communication de Sa vie à travers le don total de vous-même, à travers la diaphanéité de votre propre vie.

Son sang, le Christ le verse librement pour la multitude. Le don qu’aujourd’hui vous faites de vous-même porte un fruit qui dépasse les quelques centaines de personnes dont vous serez proches dans votre vie. Il embrasse, il élève, il sauve aussi une multitude. De fait, la logique de votre fécondité sera peut-être celle-ci : plus la poutre verticale de votre amour s’enfoncera dans la boue du quartier où vous êtes envoyés, dans les quelques amitiés qui vous sont données, dans la communauté qui est la vôtre, plus la poutre horizontale de votre amour pourra rejoindre la multitude de ceux qui attendent la consolation. Puissiez-vous donc vous enfoncer profondément dans l’aujourd’hui de votre existence ! « La mystique, dit le Père Le Saux, c’est d’entrer dans ce qui est, dans le “nunc”3 » !

* * *

Dieu vous est donné. Ceux qui souffrent vous sont donnés : les vieillards, les prisonniers, les malades, les drogués, les personnes qui se prostituent. Les enfants vous sont donnés. À travers eux déjà vous êtes bénéficiaires du Royaume. Mais ce Royaume magiquement disparaîtra dès que vous porterez sur lui une main possessive. Si vous accaparez la grâce, elle fuit… Si vous vous faites propriétaires d’une amitié, elle devient infernale… Si vous pensez que vous avez le droit à quelque chose, vous perdez tout… Pourquoi ? Parce que le Royaume de Dieu est l’univers de la gratuité. Nul ne peut s’en emparer, le faire sien, parce que l’on ne s’empare pas de l’amour. Chaque jour les enfants frappent à votre porte, ils vont, ils viennent, ils vous demandent quelque chose et avant même de le recevoir déjà ils se sont envolés. Ils se réfugient dans les bras de l’un et dans les bras de l’autre. Ce sont les maîtres que Dieu donne aux apôtres ; ce sont les maîtres qu’ils vous envoient et qui, à domicile, chaque matin, viennent vous enseigner la vie du Royaume et vous en ouvrir les portes !

Dans nos maisons, invisibles et pourtant là, il est bien d’autres enfants que Dieu nous donne comme maîtres. La plus grande et la plus petite, c’est la Mère de Jésus-Christ. Elle n’a jamais rien voulu avoir et elle a tout eu. Au moment de perdre son Fils, son Unique, elle a reçu tous les hommes comme fils… Il y a le Bienheureux Damien de Molokaï qui a accepté de porter la lèpre des siens… Il y a Mère Teresa qui a gardé le sourire jusque dans la nuit la plus profonde et l’a porté à tous ceux qui ne voyaient plus la lumière… Et des centaines… des milliers d’autres dont un jour, je l’espère, vous ferez partie. Points-Cœur n’est-ce pas, en effet, le lieu que Dieu a choisi pour vous afin de vous apprendre à devenir enfants selon le mode du Royaume ? Points-Cœur n’est-ce pas, plus simplement, pour vous l’école de l’amour vrai ? Points-Cœur n’est-ce pas encore, pour vous, Édith, Édouard et Thibault la porte qui vous fait entrer dans l’intimité du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint ?

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