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Spiritualité
Textes du père Thierry de Roucy

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Points-Cœur commence à Béthanie

D’un Point-Cœur à l’autre n° 15, juin 1996

Les jours de la Grande Semaine sont d’une richesse étonnante. Aucune mission ecclésiale, si diverse soit-elle, ne peut se comprendre en dehors de leur contemplation. Et si l’on s’arrête un tant soit peu à Béthanie, au Cénacle, au Golgotha et bientôt sur les rives du lac de Galilée, on constate que les événements de la vie du Christ, ceux qui marquent l’histoire de notre Église et la destinée de chacun paraissent presque simultanés, transposables. En tout cas, si aujourd’hui un Ami des enfants se trouve à Salvador da Bahia, on ne peut douter que mystérieusement il est aussi à Gethsémani ou au Golgotha, et cette certitude donne à chaque parcelle de sa vie une incomparable lumière et une densité insoupçonnable. Aujourd’hui, six jours avant la Pâque, rendons-nous à Béthanie et entrons dans la maison de Lazare, Marthe et Marie.

Béthanie, l’étape de l’amitié

La fidélité de Jésus aux amitiés qu’Il a créées semble être une des caractéristiques de son ministère. Il côtoie des foules. Il s’adresse à des synagogues pleines, mais ses vrais amis sont un petit nombre. Il y a les apôtres, certes. Mais il y a aussi ceux envers qui Jésus a fait preuve d’une miséricorde particulière : Zachée peut-être, Marie de Magdala sûrement. Chacune des grandes amitiés de Jésus commence par une sorte de confession aux diverses étapes – parce que chacune de ces amitiés est placée sous le signe de la vérité – : un échange de regard, l’appel par le nom, une imploration pour le péché, une réponse de miséricorde. Mais ces confessions qui inaugurent d’authentiques rencontres ont un au-delà. Elles sont le point de départ, pour tous ceux qui en bénéficient, d’une croissance spirituelle. Jésus passe son chemin quand Il est en face de ses adversaires, mais Il s’arrête à la table de ses amis. Jésus n’est pas seulement confesseur, Il est aussi le rabbi qui accompagne les pas de ceux qu’Il a choisis et qui prend le temps de s’asseoir avec eux.

Comme il se passe souvent, chaque amitié de Jésus est à l’origine de nouvelles rencontres. Le cercle de nos affections va toujours en s’élargissant. On le sait assez à Points-Cœur. Un petit garçon que l’on a appris à connaître dans la rue nous présente à sa petite sœur, la petite sœur à sa grande sœur, la grande sœur à sa maman, la maman à sa voisine… Nos relations se construisent ainsi comme par réseaux. À n’en pas douter, Marie a présenté Jésus à Marthe et à Lazare, qui devaient être impatients de découvrir le visage de Celui qui avait libéré leur sœur, et Jésus de son côté a présenté ses apôtres à ses amis de Béthanie. Et l’on sait que Jésus a beaucoup aimé Lazare et Marthe, peut-être plus que ces derniers aimèrent les apôtres, parfois un peu jaloux.

La vie apostolique de Jésus est difficile. Il est poursuivi par les foules. Il parcourt bien du chemin. Il n’a pas de pierre où reposer sa tête. Il accomplit des miracles qui l’épuisent. Il a encore des combats à livrer, les refus des hommes à affronter, l’inintelligence de ses apôtres à supporter. La force de continuer, Il la puise dans le Cœur du Père. Il la trouve dans l’amour de sa Mère. Mais la reconnaissance de ceux qu’Il a fait sortir de la misère lui est aussi une consolation : à travers eux, Il se réjouit du bienfait de la miséricorde du Père dont Il est l’instrument et l’humble visage.

Voilà trois ans que Jésus s’est fait baptiser par Jean. À présent, Il sait que son heure est proche. Et si l’ultime repas qu’Il passe ici-bas, Il veut le partager avec ses disciples, Il n’en oublie pas pour autant tous ceux qu’Il a aimés. Durant les jours qui précèdent sa pâque, Il va chez l’un, chez l’autre, et discrètement leur fait ses adieux. Il ne voudrait pas que son amitié à leur égard s’achève sans avoir pris congé. Il veut dire les mots de la fin – des mots qui rassemblent toute l’amitié et projettent sur elle une lumière plus dense – et, en même temps, inaugurer avec chacun une relation nouvelle qu’Il ne décrit qu’en pointillés. Et puis, dans chacune de ces ultimes rencontres, dans le regard purifié de chacun de ses amis, Jésus puisera des forces pour l’heure qu’Il doit affronter.

À chaque Point-Cœur, Dieu donne la grâce de familles amies. Se rendre chez elles, c’est pour les Amis des enfants se rendre à Béthanie. Au point de départ de ces amitiés, il y a un événement (souvent tragique) qui devient occasion de se revoir, d’échanger, de s’aider et de s’aider encore. Souvent, la croissance de telles amitiés n’a pas été tout à fait sereine : il y a eu des crises, des blocages, des larmes, des pardons. Mais aussi elle est source de joie, d’une paix nouvelle… Il a seulement fallu que les cris soient perçus comme des appels et les colères comme les cicatrices des plus profondes blessures pour que l’amitié ne s’arrête pas là.

Après plusieurs années, l’alliance qui existe entre un Point-Cœur et les familles, construite à coups de révoltes et de pardons, de pas en arrière et de nouveaux départs, est si forte que le va-et-vient entre nos maisons est constant. Parfois, on sait à peine si nos rencontres sont dictées par notre désir de fidélité ou par nos tentations de trouver un refuge au milieu des tempêtes et des souffrances. On ne sait plus qui apporte le plus à l’autre. Avant chaque visite difficile à d’autres familles du quartier, après chaque temps de crise communautaire, on se retrouve là pour prendre ou retrouver des forces…

Les Béthanie sont devenus lieux d’espérance – qu’il est beau de voir comment grandissent ceux qui acceptent le don de l’amitié des Amis des enfants ! Ils sont devenus lieux de consolation. Ils sont devenus lieux où circule la vie. Et, à la fois, devant ces miracles demeure en nos cœurs comme une souffrance, une interrogation : pourquoi toutes les familles de notre entourage ne sont-elles pas encore des Béthanie ? Pourquoi ici s’est scellée une alliance et pas ailleurs ? Pourquoi Marie a-t-elle été libérée et non pas tant d’autres femmes encore enchaînées par leurs vices ?

Béthanie ou la reconnaissance pour la miséricorde

Ce qui se passe entre Jésus et Marie est une rencontre d’une intimité rare. On est presque étonné qu’un tel échange soit public. La scène devait attirer les regards et les commentaires – en dehors même de ceux de Judas – ne devaient pas manquer. Cependant, au-delà de l’attitude de Marie, de ses gestes et de ses regards, quelque chose d’ineffable, que personne ne peut comprendre, se déroule qui constitue l’essentiel. Aucun, en effet, ne peut percevoir les élans de la miséricorde de Jésus envers Marie, et la reconnaissance de la Magdaléenne envers le Christ. Aucun ne peut comprendre ce secret parce que seule Marie sait jusqu’où elle a péché, et elle seule sait que le Christ le sait plus encore. Elle seule sait le bonheur que le Christ lui a rendu parce qu’elle seule sait jusqu’à quel point les ténèbres ont envahi son cœur.

Ce que Marie reçoit de Jésus dépasse le simple pardon. Elle se laisse mystérieusement aimer par l’Amour. En elle s’opère alors comme une transfusion : la paix de Dieu, la vérité de Dieu, la lumière de Dieu pénètrent doucement en son cœur comme une force pour sa mission. À présent, elle sait trop sa misère pour ne pas découvrir qu’un tel don est entièrement gratuit. Parmi tous ceux qui sont là, ne pense-t-elle pas être la plus pécheresse de tous ?

L’engagement à Points-Cœur est pour tous les Amis des enfants le fruit d’un appel. Beaucoup qui cherchent un travail, qui sont soucieux du sort des enfants, qui aiment l’humanitaire se proposent pour travailler dans l’Œuvre. Les candidatures sont de plus en plus nombreuses. Mais aucun de ceux-là finalement ne part. Ceux qui s’engagent sont ceux qui, au-delà des diplômes et des compétences, au-delà même des envies et des désirs, ont rencontré le regard de Jésus – « Jésus le regarda et Il l’aima » –, ce sont ceux qui ont entendu : « Va ! » Pourquoi ceux-là ? Pourquoi pas d’autres ? C’est le secret de l’élection divine.

Cette élection de chaque Ami des enfants – tout comme le regard miséricordieux de Jésus sur Marie –, son engagement dans l’Œuvre, sa fidélité à sa mission sont comme autant de dons. L’oraison est le lieu où la gratuité de l’amour devient une évidence parce qu’elle est aussi le lieu de découverte de la profondeur de notre misère – « je suis vraiment malade ». Et, tout à coup, cette affirmation les surprend comme une évidence : « Je n’ai aucun mérite d’être Ami des enfants. Dieu m’a choisi. C’est tout ! » De même que le moine, blessé par sa misère, émerveillé par la miséricorde, chaque jour peut confesser : « Je suis vraiment le dernier des derniers à être fait pour la vie monastique ! »

La connaissance de nos voisins, de leurs épreuves, de leurs souffrances, ne peut que nous fortifier dans cette conviction : « Qui suis-je, moi, pour… » Décidément l’amour de Dieu est gratuit, il est vraiment gratuit.

Chaque jour, à Points-Cœur, malgré les nuits intérieures, les lassitudes, les découragements, est reçu comme une grâce, il est objet d’étonnement : « Je peux adorer ! J’ai le privilège de servir les petits et les pauvres ! J’ai le temps de jouer avec les enfants et de découvrir à travers l’acte gratuit du jeu la gratuité de l’amour de Dieu ! Quelle mission de roi pour un si pauvre pécheur ! »

Béthanie ou la gratuité de l’amour

À Béthanie, Jésus sait que son heure est proche. Peut-être Marie le pressent-elle aussi… Elle n’en est que plus à lui. Elle le regarde comme jamais… Elle reçoit chacun de ses mots comme un trésor… En tout son être ouvert comme un calice, elle accueille son amour qui se livre. Elle pourrait s’agiter, discourir, prendre la défense de son Maître. Elle demeure tout simplement là, à ses pieds.

Une telle attitude la prépare à la Passion et à la mort de Jésus. Car si déjà la condamnation de son maître va la dérouter, si déjà sa mort la bouleversera, qu’en aurait-elle compris, comment aurait-elle réagi si ce jour-là, six jours avant la Pâque, elle ne s’était tenue là à verser des larmes sur ses pieds, à répandre sur lui le nard de sa reconnaissance ? Ne se serait-elle pas pendue de désespérance avec Judas ?

Le chemin des Amis des enfants passe chaque jour par Béthanie. C’est qu’ils ont besoin de l’amitié de Lazare, de Marthe et de Marie pour avancer ; ils ont besoin aussi de se rappeler la miséricorde de Dieu qui les a choisis, pardonnés et envoyés pour ne se considérer jamais que comme des « laveurs de pieds ». Mais surtout ils ont besoin de se tenir là longuement, sans rien faire, tout à côté de Jésus Maître, pour arriver à se tenir l’après-midi même tout à côté de Jésus crucifié, défiguré. Si l’on saute cette étape, c’est beaucoup du sens de la Passion qui échappe. Et la révolte passera avant l’adoration, le combat avant la compassion…

Si les Amis des enfants ne s’arrêtaient pas chaque jour à Béthanie avant d’aller au Golgotha, leur service perdrait vite sa dimension théologale et, à leurs yeux – comme elle l’est aux yeux de ceux à qui échappe la dimension verticale –, deviendrait sans tarder pure œuvre sociale. C’est, en effet, parce que les Amis des enfants s’attardent longuement à le regarder, lui et nul autre, qu’ils arrivent à découvrir peu à peu que ce qu’ils font au plus petit d’entre les Siens, c’est à lui qu’ils le font. La contemplation du visage de Jésus-Hostie aide à discerner sous les traits de tous ceux que nous croisons le visage de Dieu. Notre mission, que d’aucuns pourraient juger de dernière classe, tire de cette conviction une incomparable dignité.

Adorer : voilà bien du temps perdu ! Offrir le nard : quel argent gâché ! Pleurer sous l’effet de la contrition et de la reconnaissance : comme si Dieu avait besoin de tant de larmes pour nous sauver ! Judas calcule selon ses critères qui ne sont pas ceux de l’amour – ne tardera-t-il pas à livrer son Maître aux mains des bourreaux ? Marie envisage son attitude selon d’autres perspectives que Jésus reconnaît comme pleines de valeur. Les Amis des enfants essaient de vivre les choses à la façon de la Magdaléenne, c’est-à-dire selon la foi et l’amour. Le temps perdu à adorer, c’est du temps gagné pour l’Église. Le nard répandu, c’est le baume qui apaise le cœur des pauvres. Les larmes inutiles, ce sont les larmes qui restaurent chacun dans sa beauté.

La croix est un lieu insoutenable en dehors de l’amour. Tout y parle de révolte, de crises, d’incompréhension. Les Amis des enfants, dont la mission est de se tenir auprès des crucifiés innocents, ont besoin de plonger leur regard dans l’Amour, de laisser pénétrer en eux les paroles de miséricorde de leur Maître. Il ne s’agit pas là de quelque chose de secondaire à leur mission, c’est une nécessité qui appartient spécialement à tous ceux qui s’approchent du Golgotha.

Et si un jour, par aveuglement ou par empressement, les Amis des enfants se dispensaient d’entrer dans l’attitude de Marie de Béthanie, ils seraient vite guettés par la folie. Toute leur vie perdrait son sens. Et les Points-Cœur risqueraient de devenir autant de géhennes où, dans la nuit, des Judas nombreux, écrasés de désespérance et de colère, pendraient au bout d’une corde. Faire l’économie de Béthanie, c’est se perdre et perdre beaucoup avec nous.

Avant de passer sur le mont des Oliviers et de rejoindre Jérusalem, que s’arrêtent longuement à Béthanie les hommes au cœur de compassion : ils trouveront là le secret et la source de leur mission.


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