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« Il se mit à leur laver les pieds… »  

D’un Point-Cœur à l’autre n° 17 et 18,
décembre 1996 – mars 1997

Le dernier jour du pèlerinage que Jésus accomplit sur notre pauvre terre fut d’une insoupçonnable richesse. Il lave les pieds de ses disciples et offre à l’Église l’embryon de ce qui sera le sacrement de pénitence ; Il leur livre le commandement nouveau ; Il leur donne son Corps et son Sang et institue le sacrement de l’eucharistie ; Il leur confie sa mission et crée le sacrement de l’ordre. Ce faisant, l’ayant désiré d’un grand désir, Il mange la Pâque avec ses disciples. À la fin du repas, Il part prier au Jardin des Oliviers et connaît une terrible agonie, une solitude effrayante ; Il semble tout à coup envahi par toute l’angoisse du monde. Enfin, trahi par Judas, reconnu au baiser que lui donne son traître, Il est arrêté par une cohorte de soldats. Son heure est arrivée. Le lendemain, Il sera condamné, crucifié au milieu de bandits, et à trois heures Il mourra.

Ainsi les événements se précipitent. Jésus a tellement soif de signifier aux apôtres qu’Il ne les laisse pas seuls, qu’Il leur donne signe sur signe de sa présence. À chacun Il semble dire : « Je m’en vais peut-être, mais surtout je reste… Vous ne manquerez de rien… Je ne vous quitte pas… » Et c’est vrai puisqu’à chacun Il enverra son Esprit !

La multiplication des gestes et des paroles de Jésus en ce saint Jeudi est là pour signifier un amour démesuré, infini, inattendu… Devant une telle prodigalité, l’Épouse, dont le nom est Église, est prise de stupeur… C’est tellement de miséricorde ! C’est incroyable ! Pauvre Église, si menue, si frêle, si fragile, dépassée de toutes parts par l’audace de son Bien-Aimé !

À Points-Cœur, l’obsession, c’est d’aimer, c’est de proclamer à tous ceux qui étouffent par manque de tendresse, qui agonisent dans la solitude, le fol amour qui s’offre à leur cœur. Aussi, le regard des Amis des enfants rejoint souvent le Cénacle et Gethsémani, tant ces lieux leur parlent de leur vocation. Ils contemplent chacun des gestes de Jésus, écoutent chacune de ses paroles, comme pour pénétrer dans son attitude d’offrande.

« Au cours d’un repas, Jésus se lève de table, quitte son manteau, et prenant un linge, il s’en ceignit. Puis Il se mit à laver les pieds des disciples… » Entrons dans la passion d’amour de Jésus, dans sa passion de douleur, entrons dans la mission des Amis des enfants en nous laissant habiter par ce geste.

1. Il leur lave les pieds
comme pour leur manifester sa (leur) mission de serviteur(s)

Le repas de fête est peut-être à peine commencé. Si toujours le Seder s’accomplit dans une certaine gravité, cette année-là la gravité est plus grande encore : d’ici peu le Seigneur va accomplir sa propre pâque. Et si naturellement Jésus a connaissance de cet événement, les apôtres, eux, en ont seulement le pressentiment. Quelque chose de grand, quelque chose comme un drame va survenir, mais quoi ?

Quand Jésus se lève, on imagine les regards inquiets, curieux, attentifs des siens : « Que va-t-Il faire ? Va-t-Il déjà nous quitter ? » Le Maître se met à l’écart. Il enlève son vêtement. Cela intrigue plus encore. Pour un tel repas, ne s’habille-t-on pas plutôt ? Pourquoi, lui, semble-t-Il se dévêtir ?

Jésus a déjà perdu les prérogatives de sa divinité ; Il semble désormais perdre ses droits de Seigneur et de Maître ; Il se présente comme un pauvre serviteur. Cette fois, son chemin ne laisse aucun doute. Il accomplit une rude descente. Et s’Il craint de boire le calice jusqu’à la lie, pour autant Il ne se protège pas, Il ne cherche pas à impressionner, Il enlève sa tunique. Et devant chacun de ses amis, Il se met à genoux, comme un mendiant, avec pour seules armes une bassine d’eau et une serviette. Son regard est fort et, à la fois, parfaitement humble. Il semble implorer avec un immense respect la liberté de chacun : « Veux-tu ?… » Ce faisant, le Christ révèle sa mission : Il est Serviteur – serviteur des desseins du Père, serviteur des hommes. Et accomplissant le service le plus humble, Il accomplit le service le plus sublime : la libération de l’homme. Jésus plonge dans l’eau les pieds de ses disciples, Il les frotte avec ses propres mains, Il les essuie avec la serviette qui, selon Adrienne von Speyr, signifie l’Église recueillant la grâce surabondante de Dieu. Il nettoie les pieds, et le cœur de chacun s’en trouve purifié. C’est que chaque geste du Seigneur – y compris le plus extérieur – rejoint la plus profonde intimité du cœur.

Il va regarder les hommes en se mettant plus bas qu’eux, comme un enfant regarde les adultes, comme un vieillard tout courbé redresse la tête, comme un paralysé… Et Il va se laisser regarder de haut par les siens, comme s’Il acceptait leur jugement, comme s’Il les prenait pour maîtres. Il se met en dessous, bien en dessous, pour élever ceux qui le craignent, pour soulever toute l’humanité.

À un moment donné de leur existence, des jeunes se lèvent, ils quittent la table de leur vie présente comme s’ils étaient appelés à une autre table. Quelqu’un semble leur avoir fait signe… Quelqu’un au visage invisible dont certains, cependant, devinent le Nom. Ils se mettent à l’écart. Ils semblent se préparer à partir pour un étrange voyage où les bagages sont de trop. Tout ce qu’ils ont, on dirait qu’ils cherchent à l’abandonner. Ils veulent avoir les mains vides comme pour avoir le cœur plein… C’est bien cela : ils n’emportent ni médicament, ni stylo, ni ordinateur… Comme instrument de leur action, ils n’ont que leur corps et leur croix.

Bientôt ils se rendent vers une autre table… Ils se courbent, ils s’agenouillent… De très bas, ils regardent vers leurs nouveaux maîtres : de pauvres enfants au cœur déchiqueté par la solitude, la violence, l’impureté de leurs proches. Ils les regardent comme on sème l’espérance et les supplient d’accepter l’amitié qu’ils leur offrent : « Ricardo, veux-tu être mon ami ? » D’aucuns, en réponse, leur lancent des pierres, leur offrent le poing : « Tu ne me laveras pas les pieds. Non, jamais ! » D’autres se jettent dans leurs bras : « Ah, Seigneur ! pas les pieds seulement, mais aussi les mains et la tête ! » Finalement, au-delà des réponses de violence ou d’extrême tendresse, un même cri : « Je veux être aimé, mais je veux l’être jusqu’au bout ! » Soif d’un amour infini !

De geste plus révolutionnaire que le Lavement des pieds, il n’en existe point : celui-ci met en déroute toutes les intelligences, il bouleverse tous les cœurs : Dieu, frotter les pieds des hommes ? ! C’est donc cela Dieu ? C’est donc cela sa puissance ? C’est donc ainsi que se réalise le salut de l’humanité ?

À Points-Cœur, on croit que les vraies révolutions ne sont ni économiques, ni politiques, ni techniques. Elles sont de l’ordre de l’amour. Saint Vincent de Paul n’est-il pas plus révolutionnaire que Robespierre, mère Teresa plus que Marx ou que le Che ? Et celui qui se met à genoux ne rend-il pas l’humanité plus heureuse que celui qui impose un joug ? Il semble tout simplement, à l’instar de son Maître, la rétablir dans sa dignité.

2. Il leur lave les pieds
comme on scelle une alliance

L’Incarnation est un mariage. C’est le plus intime des mariages. Aucun homme n’épousera une femme, aucun parti n’épousera une cause comme le Verbe a épousé l’humanité. En s’incarnant dans le sein d’une femme, Il épouse une chair, Il épouse une nature, Il devient Juif, Il devient « le fils de Joseph et de Marie ». Bientôt, sans être pécheur, Il épouse la condition de pécheur. Comme aucun, Il souffre dans son esprit et dans son corps des conséquences du péché : Il connaît l’effroi, l’angoisse, la tristesse, la mort. Il ne fuit aucune réalité humaine, Il l’affronte en face parce qu’Il choisit d’accomplir sa vocation de Rédempteur en assumant la totalité de la réalité, en épousant son intégralité.

Jésus voit les pieds d’André, de Jacques, de Jean… Il sait qu’ils sont sales. N’est-ce pas toujours les pieds qui prennent la poussière, qui s’irritent et se blessent ? Et plus son regard fixe les pieds des disciples, plus, à la fois, il se porte au-delà. En regardant chaque membre, le Seigneur perce jusqu’aux intentions du cœur : « Vous êtes purs ; pas tous, cependant… » À travers chaque partie, Il rejoint le tout, comme toute confession partielle débouche, prend place dans le cadre d’une confession générale.

Pour les disciples, ce geste du Maître crée avec lui une relation nouvelle. L’un après l’autre, ils découvrent qu’ils sont connus par lui comme personne ne les connaît – pas même leur épouse, pas même leur ami le plus proche, pas même eux-mêmes. Le Seigneur sait. Il sonde les reins et les cœurs. Il sait tout d’eux… Ils sont nus devant lui et, cependant, ils n’ont pas peur, ils ne craignent rien… Au contraire, ils goûtent une paix unique… Ils font l’expérience tout opposée à celle des Juifs déshabillés par leurs bourreaux des camps, raillés, blessés au plus intime. Le regard du Seigneur ne juge pas, il les recrée dans la grâce, il les fortifie. Son regard épouse ses amis, il épouse tout d’eux en élevant ce qu’ils sont dans un respect inouï. Il les fait passer dans leur vocation. Ne serait-ce pas à ce moment-là que Simon devient vraiment Pierre ? À ce point, l’amour du Christ pour chacun de ses amis est si ardent qu’ils en éclateraient en sanglots, comme si leur cœur était décidément trop étroit pour accueillir un tel don !

Ainsi, le Lavement des pieds est plus qu’un simple lavement des pieds… C’est le geste que choisit le Christ pour manifester à chacun l’amour unique, infini dont Il les saisit. C’est un geste d’épousailles, c’est la marque de l’alliance qu’Il scelle avec chacun de ceux qu’Il sauve ; c’est comme le point d’orgue de son incarnation. C’est le plus beau baiser de la Miséricorde à la misère, le plus salvifique.

Toute la mission des Amis des enfants a pour but de reproduire le geste du Lavement des pieds : « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l’exemple pour que vous agissiez comme j’ai agi envers vous… » Cette mission, d’une certaine façon, est une mission de confesseur dans la mesure où elle consiste à affronter les ténèbres dans un combat parfois violent. Les Amis des enfants vont visiter les terrains d’ordures, et ne se bouchent pas le nez ; ils vont dans les prisons, et ne se mettent pas de gilet pare-balles ; ils rencontrent les lépreux et les sidéens dans leurs hôpitaux, et ne portent pas de gants hygiéniques. Ils respirent l’odeur pestilentielle des décharges ; ils regardent dans les yeux les prisonniers ; ils embrassent les lépreux. Et au-delà de ce contact, c’est le cœur de leurs amis qu’ils affrontent : des cœurs pourris, des cœurs lépreux, des cœurs prisonniers. Et pire, c’est leur propre cœur qu’ils découvrent : un cœur pourri, un cœur lépreux, un cœur prisonnier. La tentation est grande de fuir cet enfer. L’appel que nous recevons est de nous y tenir, de nous y tenir bien fermement. Il y a à laver. Et laver, c’est embrasser. Et embrasser, c’est épouser. Et épouser, c’est sauver.

Chaque jour, les Amis des enfants font des gestes d’une apparente banalité. Ils lavent cette femme alcoolique baignée dans son vomi ; ils aident les enfants à ramasser, dans les quartiers riches, les desperdicios qui nourriront les cochons de la famille ; ils écoutent un papa du quartier que son inconduite a mis en prison… Devant chacun – et devant eux-mêmes : car chaque rencontre avec l’autre est doublée d’une nouvelle rencontre avec soi – ils se tiennent à genoux, et ils regardent, et ils lavent avec leurs larmes, et ils apaisent avec la grâce. Et plus passe le temps, plus ils se sentent petits devant un tel mystère de souffrances. Bientôt ils ne sont plus à genoux, ils sont à terre… La nudité de tous se révèle alors jusque dans ses tréfonds : plus que jamais ils deviennent l’oreille qui s’emplit de secrets, l’œil qui accueille, le cœur qui sert de refuge. Ils ont désormais l’attitude qui dispose à toute confidence.

Tous ces gestes quotidiens prennent une dimension que seul l’amour peut conférer. Si, pour le Seigneur, pieds lavés signifiaient péchés ôtés, on ne peut douter que le labeur des Amis des enfants – et de combien d’autres ! – conduise à une vraie libération – de leurs amis et d’eux-mêmes : qui lave est lui-même lavé – : le pourri devient succulent, le ténébreux devient lumineux, l’impur devient pur. Le dévoilement de la misère que permet l’écoute tout aimante devient pour les pécheurs révélation de la miséricorde. Et cette révélation est évangélisation. Les pieds lavés débouchent sur la rencontre avec le Seigneur, comme le banal débouche sur le sublime…

Plus même : chaque confrontation de nos Amis avec la misère et la blessure des enfants, chaque confrontation vraie, scelle une alliance avec chacun de ces enfants-là. On ne peut se découvrir en vérité l’un devant l’autre – et celui qui écoute se livre souvent autant que celui qui parle, celui qui voit autant que celui qui est vu – sans que, dès lors, on soit lié par un secret qui n’appartient qu’à vous. C’est le secret qui unit l’ami à son ami. C’est le secret qui unit l’époux à son épouse. C’est le secret qui unit le confesseur à son pénitent. C’est le secret qui unit chaque âme à Dieu. Et ce secret, né du lavement des pieds, est comme la célébration de noces très intimes entre l’Ami des enfants et chaque enfant qu’il connaît par son nom. À travers cet enfant qu’il aime jusqu’à lui laver les pieds, c’est le peuple de cet enfant-là qu’épouse l’Ami des enfants, comme Jésus épousa le peuple des hommes en lavant, un soir, les pieds de Jacques et de Jean…

3. Il leur lave les pieds
comme pour leur manifester leur dignité

Pour bien connaître l’homme, il faut entrer dans le regard du Rédempteur de l’homme. En effet, la perception qu’a de lui-même l’être humain, laissé à ses propres ressources, est toujours marquée par le déséquilibre : ou il s’exalte jusqu’à se déifier, ou il s’abaisse jusqu’à s’anéantir. Il oscille entre l’exagération et la réduction. Les idéologies sont toutes viciées par cette tendance : pour certaines l’homme est tout, pour d’autres il n’est rien. C’est ce qui les rend dans l’ensemble inadéquates à la réalité et favorise les échecs les plus dramatiques auxquelles toutes, un jour ou l’autre, aboutissent. Parmi les hommes, certains se voient habituellement comme dans un miroir rétrécissant – et ils voguent sur les eaux du désespoir, de la mélancolie –, d’autres se contemplent comme dans une glace grossissante – et l’orgueil les habite. D’autres encore ne cessent d’osciller : dans la même journée, ils se croient tantôt doués d’une extraordinaire puissance, tantôt incapables de tout. Et il est vrai : se connaître exactement comme l’on est, en intégrant les multiples dimensions qui nous habitent, tient d’une sagesse dont nul n’est doté, si ce n’est l’Immaculée.

La présence du Christ aux pieds de Pierre, de Jacques, de Judas révèle l’homme à l’homme. Il lui fait comprendre sa stupéfiante dignité – le Seigneur ne l’a-t-Il pas fait un peu moindre qu’un dieu ! – et sa terrible misère – il est jeté en dehors du jardin d’Éden. L’homme est empli d’une telle dignité que Dieu n’a pas hésité à s’incarner pour le sauver. Mais aussi, il est si blessé qu’il faudra la blessure de la croix pour le rétablir dans sa beauté de fils. Comme le Prodigue, chacun est invité à vivre dans la maison du Père et il va traîner parmi les cochons ! Il est roi et esclave… Il est libre et prisonnier… C’est la connaissance que Jésus offre à ceux qui se laissent laver les pieds par lui. C’est la connaissance que Jésus apporte à Pierre, après son reniement : dans le regard du Christ, silencieux et empli de mots, l’apôtre découvre enfin qui il est – et, cette fois, l’accepte – : un homme pécheur, terriblement pécheur, pour qui Dieu n’hésite pas à se livrer en sacrifice.

L’image que les amis de nos quartiers ont de l’homme est terriblement confuse. Ils ont mal à l’homme : celui des autres quartiers, de la politique, des variétés, l’homme plein de dédain et de puissance ; celui de leur quartier : l’homme plein de violence et de désespoir. On s’imagine aisément les questions de leur esprit : à quoi bon l’homme ? Que vaut-il ? N’est-il pas une passion inutile ? Et cependant naissent chez eux des enfants, beaucoup d’enfants, comme une tentative, sans cesse renouvelée, de croire en la beauté de l’homme, comme un acte de folle espérance en Dieu, Créateur de l’homme.

Là où habitent les Amis des enfants, des familles vivent dans des baraques infâmes, des femmes sont violentées, parfois dépecées, des petits sont tués pour trois cents francs – histoire de « nettoyer » les rues ! La dignité de l’homme semble à peine plus grande que celle des chats ou des rats. L’arrivée des Amis des enfants dans un quartier ne veut pas être une leçon – pas même d’humanité ! Elle veut être un Évangile qui vaut au moins le prix de la souffrance que nos volontaires ont à quitter leur famille, leurs amis, leur pays. Cette bonne nouvelle, c’est celle de la dignité du plus petit des hommes, manifesté non par des chartes et des colloques, mais par des mains salies à leur service.

Souvent, le regard que les autres portent sur vous finit par être le regard que l’on porte sur soi et sur sa destinée. En cela nos amis n’ont pas été épargnés : ils se sont vus exclus, rejetés, diminués. Ils se sont vus associés aux ordures qu’ils cherchent, qu’ils trient et qu’ils vendent. Ils se sont vus salis par le regard de ceux qui les ont vus sales. À présent, il faut que le regard de nos Amis des enfants, comme de tout porteur de l’Évangile, soit si chargé d’amour et de respect qu’il puisse vaincre tous les regards de mépris et de haine dont ils ont été les victimes innocentes depuis que leurs yeux se sont ouverts. Pour cela, il n’est pas d’autre solution que de se mettre à genoux avec le Christ devant Pablito, devant Pietr et devant tant d’autres, et de regarder chacun en laissant passer dans nos yeux la lumière de l’amour du Christ. C’est en comprenant à quel point Dieu peut aussi aimer l’homme à travers l’homme que peu à peu ils découvriront leur éminente dignité.

4. Il leur lave les pieds
comme pour les ouvrir à un don plus grand

Si le lavement des pieds a suscité dans le cœur des apôtres une joie réelle, il les a aussi laissés stupéfaits, malgré la tentative faite par Jésus de leur expliquer son geste : « Si moi, le Seigneur et le Maître… » Au fond, pourquoi a-t-Il commencé le repas de cette façon ? ! Comment a-t-Il pu en arriver là ? ! Oui, pourquoi ? !

Un tel événement les déroute. Ils sont tentés de s’y arrêter. Ils se regardent les uns les autres comme pour essayer de trouver dans les yeux de leurs compagnons une explication définitive à l’attitude de leur Maître. Mais personne ne sait… Il n’y a d’ailleurs pas de raison à chercher au niveau de la raison, tout est à comprendre au niveau de l’amour… Bientôt, dans le Cœur ouvert, seront dévoilées les motivations les plus secrètes. Mais, pour l’instant, c’est le moment de la surprise, c’est le règne de la stupeur.

Pour le Christ, le Lavement des pieds est un prélude, il est un commencement. Il n’a rien d’un acte d’accomplissement. C’est le geste du seuil… Pas plus que la messe ne s’achève avec le Confiteor, ce repas du Seder ne peut s’achever par cet acte de préparation, même si déjà il paraît chargé d’une vraie plénitude. Mais avec le Christ, toujours le chemin va de plénitude en plénitude, de don parfait en don parfait. Et les disciples sont encore aussi bouleversés qu’intrigués lorsque le Seigneur, en leur donnant le pain, poursuit : « Ceci est mon corps ! »

Le don de la miséricorde, de l’humble service, débouche sur le don du corps, de l’être tout entier. Jésus commence par purifier les siens parce que l’amour ne peut coïncider avec la tiédeur, l’amertume, l’égoïsme. En eux, tout l’espace doit être libéré pour l’amour infini que le Christ veut leur apporter. Avec eux, Il ne veut faire plus qu’un. Le Lavement des pieds n’a d’autre sens que de permettre cette « communion », cette identification définitive du Maître avec ses disciples, qui triomphera au moment où Il se présentera au Père chargé de tous leurs péchés comme étant les siens propres.

La première visite que rendent les Amis des enfants à une famille porte en elle quelque chose de définitif. Elle est appelée à un lendemain, sinon c’est comme inutile, voire criminel, de frapper à une porte. Toute visite engage vers un toujours-plus. Elle convie à un don total, proprement eucharistique. Avant même d’entrer dans une démarche d’amitié, il faut être conscient de cet enchaînement du don, inhérent à l’amour. Cela évite des ruptures plus douloureuses encore que ne furent heureuses les premières relations de voisinage.

Chaque visite commence humblement. Même si le don total de soi peut être latent, décidé, il s’exprime tout d’abord de façon bien limitée. On frappe à la porte, on entre dans les maisons non pas pour offrir d’un coup son corps et son sang – qui en voudrait ? –, mais pour proposer un service : on peut nettoyer un peu la maison d’une vieille dame, on peut lui faire ses courses, on peut aussi essuyer un sanglot, laver un enfant. Le service est une prémisse. Parfois même, il est une excuse. Toujours, il est un passage – parfois humiliant – vers une communion, vers une alliance crucifiante, vers une identification : elle (cette personne), c’est moi ; moi, c’est elle.

5. Il leur lave les pieds
comme pour leur révéler le vrai cœur du Père

Le lavement des pieds donne à l’homme une juste connaissance de lui-même. Mais là n’est pas l’essentiel. Dans le Christ à genoux devant chaque disciple, c’est le cœur du Père qui se dévoile. Alors qu’Il frotte les pieds de ses amis et les essuie avec le linge qu’Il porte à la ceinture, Jésus dit le Père, Jésus vit le Père : « Qui m’a vu a vu le Père… » C’est une invitation à la plus décisive des révolutions intellectuelles.

Ces derniers temps, sur les routes de Thaïlande, je passais de pagode en pagode et je voyais, sous leurs abris, d’énormes statues du Bouddha, magnifiquement dorées. Je me suis finalement demandé si l’importance de la pagode n’était pas proportionnelle à la grosseur du Bouddha. On grossit Dieu… On dore Dieu… On élève Dieu… Or, le chemin que le Seigneur prend pour se révéler est à l’opposé… En Jésus, Dieu s’abaisse, Dieu se rétrécit, Dieu se noircit. Il ne se montre pas gigantesque – le Dieu redoutable –, mais humble – le Dieu vulnérable. Il y avait autrefois théophanie sur le mont Horeb – l’homme aurait-il pu comprendre autre chose ? –, il y a maintenant théophanie devant cette bassine, en présence de ces pieds sales. Bientôt, il y aura encore théophanie dans ce morceau de pain, il y aura théophanie au Golgotha. L’homme comprendra-t-il alors que la grandeur de Dieu vient de sa capacité à s’abaisser, que son privilège est de pouvoir prendre la toute dernière place, que sa folie est de souffrir, selon un mode qui nous échappe, plus encore que l’homme ? Et tout cela pour ne révéler qu’une chose : Dieu est miséricorde.

Comme image et ressemblance de Dieu, l’homme est appelé à être miséricorde. C’est peut-être ce qui lui est le plus difficile. C’est peut-être aussi en ce domaine qu’apparaît le mieux l’abîme présent entre le Créateur et la créature. Le cœur de l’homme est tellement empli de jugements, d’ambitions, de violences ! Dieu le sait bien et pourtant, confiant à l’infini, Il ose lui lancer cet appel : « Sois parfait comme le Père céleste est parfait… » On peut voir cette perfection comme une réalité abstraite. Elle est sans doute des plus concrètes. Elle signifie tout bonnement : « Sois laveur de pieds ! Sois hostie, c’est-à-dire du pain à manger ! Sois victime innocente ! Sers ! Offre ! Pardonne ! »

Les Amis des enfants vont apprendre au bidonville, au milieu d’une humanité passablement blessée, à être comme Dieu, à poser en Jésus-Christ les actes de Dieu, à avoir son regard, à dire ses paroles. À travers eux, les enfants et tous nos amis vont apprendre, quant à eux, à découvrir le visage de Dieu qui se penche sur eux. Notre Dieu n’est pas un Dieu lointain, mais un Dieu si proche qu’on pourrait oublier de le voir… C’est un Dieu qui se veut à la hauteur des plus petits, à leur portée. C’est un Dieu qui correspond exactement aux besoins du cœur de chacun. C’est un Dieu qui choque les grands et comble les petits, lorsqu’Il dit : « Je ne suis pas venu pour les sages et les bien portants, mais pour les malades et pour les pécheurs ! » C’est un Dieu « qui est cœur, tout cœur, rien qu’un cœur » (Maurice Zundel). C’est un Père qui est comme une mère ! C’est mon Dieu, dont je suis fier…

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