| Spiritualité |
Textes du père Thierry de Roucy |
Du Noël de Dieu au Noël des hommes
D’un Point-Cœur à l’autre n° 7, juin 1994
Ce serait une torture pour Dieu de laisser les problèmes de l’homme sans solution. Dieu va jusqu’au bout. Dieu n’abandonne pas les siens en chemin. Dieu ne crée pas des fils pour les conduire à l’orphelinat.
Du besoin de Dieu de s’incarner
Aux hommes, Il donne la vie par amour. Dès lors, Il ne rêve plus avec eux que d’épousailles, que de proximité, que d’amitié. Il ne peut se résoudre à l’éloignement des êtres qu’Il aime. Aux hommes, Il donne un cœur. Il lui faut habiter ce cœur. Aux hommes, Il donne un corps. Il lui faut habiter ce corps. Toute chair crie d’ailleurs jusqu’à ce que l’amour l’habite. Tout cœur est plongé dans l’angoisse jusqu’à ce que Dieu le visite.
Sans lui, c’est l’absence, le vide, le silence du désert. L’homme ne vit pas, il vivote. L’homme ne respire pas, il est asthmatique. Il souffre trop et ne sait pas mettre un nom sur sa maladie. Il l’appelle « dépression ». Il l’appelle « angoisse ». Il l’appelle des noms les plus savants. Dieu l’appelle « manque de Dieu ». Dieu l’appelle « refus de Dieu ». Dieu l’appelle « la maladie des sans-Dieu ».
Et pourtant, l’homme n’avait pas manqué de crier : « Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais » (Is 63, 19). Et Dieu n’avait pas manqué de répondre. Il répond par l’inimaginable : Il s’incarne. Dieu a créé la terre. Il ne déserte pas la terre. Il plante sa maison à Nazareth. Dieu a créé l’homme. Il plante sa tente dans le cœur de chaque homme.
Il n’a plus qu’un nom. Celui que lui-même se donne : « Emmanuel », Dieu-avec-nous.
Et le seul mot que l’on puisse dire de Dieu, c’est : « Il est là ! »
Et la seule réponse qu’Il apporte à chaque cri, c’est : « Je suis avec toi. » Il confie une mission à un homme qui en a peur : « Ne crains rien, dit-il, je suis avec toi » (cf. Jr 1, 4-19). Il voit son peuple qui est assailli : « De quoi as-tu peur ? Je suis avec toi ! » Il surprend le regard de mort de ceux qui ont péché, Il les console : « Ne sois pas dans l’angoisse, je suis avec toi ! » Les pires détresses, dès lors, ne sont pas sans solution. Dieu ne leur est pas étranger. Les pires maux ne sont pas sans remède. Dieu y est présent.
Noël : le toujours-plus de l’amour
C’est Noël. Dieu présent dans toutes les crèches. Dieu enfant dans la mangeoire. Dieu entouré de bœufs et d’ânes.
C’est Noël. Dieu qui résout toutes les crises de l’homme en se faisant discrètement plus proche de lui, en inventant une présence inattendue, folle, totale. Cela s’appelle L’INCARNATION.
C’est Noël. L’amour qui va jusqu’au bout, jusqu’à prendre la place de… jusqu’à habiter la vie de l’ami… jusqu’à souffrir la lèpre dans le corps des lépreux… jusqu’à être exécuté pour les assassins…
C’est Noël. Dieu qui s’unit à l’humanité et frappe maintenant au cœur de chaque homme et donne son Corps en nourriture au corps de chacun.
On fait de Noël comme de Pâques un événement soudain, voire brutal. Un éclair dans la nuit. Mais l’œuvre que de tels mystères accomplissent est une œuvre qui s’adapte aux lenteurs de l’homme.
Jésus veut transfigurer notre chair… Il y a nos résistances, nos verrous, nos barrières, nos murs… Il y a en nous tant de peurs ! Dieu doit séduire l’homme pas à pas, comme un fiancé sa fiancée (cf. Os 2, 16-22). Le regard de l’homme se détache si lentement de ses amours d’antan…
Mais, jaillissant du plus intime, l’amour progresse jusqu’aux frontières. Il visite tout. Il saisit le cœur de l’homme et celui-ci s’écrie : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. Un plus grand que moi m’habite ! Un plus amoureux que moi me presse à aimer ! » (cf. Ga 2, 20). De part en part, Dieu transperce l’homme. Il le transfigure. Et bientôt, l’homme passe l’homme.
Une nécessité d’amour : s’incarner
Alors, il doit répondre à une formidable nécessité d’aimer. Il n’y a plus les prochains et les lointains. Tous sont si près ! C’est comme si les mystères de la vie du Christ devaient être revécus un à un dans sa propre vie. Jésus est né dans l’homme. L’homme qui aime veut naître dans l’homme. Jésus a annoncé la tendresse du Père. L’homme habité veut clamer partout l’Évangile. Dieu a souffert pour la libération de l’homme. L’homme saisi veut porter les blessures de ses amis. Dieu s’est offert. L’homme rêve d’être holocauste.
Aux yeux du temps, c’est folie, c’est scandale : « Pense à ta vie ! Qui, sans être fou, peut courir après la souffrance ? » (cf. 1 Co 1, 18-31). Mais rien n’arrête l’amour. L’existence des saints, c’est l’aventure de l’amour poussé jusqu’à l’extrême… C’est l’incarnation qui souvent s’accomplit dans la plus douloureuse des passions.
Un pauvre prisonnier, au camp de Dachau, est condamné à mort. Il me faut prendre sa place et mourir de sa mort…
Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, sur l’île de Molokaï, sont blessés par la lèpre. Mon corps doit se laisser atteindre par cette infamie…
Tant d’athées ignorent la lumière. Il faut que je m’asseye à la table des pécheurs et meure dans une nuit que rien ne saurait apaiser…
Mon enfant est là qui souffre du cancer. Il faut, disent toutes les mamans, que je souffre à sa place…
Il faut… Il faut… C’est une nécessité d’amour. Pas la mienne. Celle du Christ en mon cœur.
De la nécessité pour l’homme de s’incarner en son frère
Ainsi, on répond à Noël en adorant l’enfant de la crèche, en ouvrant à Dieu la porte de sa demeure, en se prosternant devant l’enfant de l’homme. Mais on peut encore y répondre en ayant le désir d’être aussi fou que Dieu, je veux dire en désirant s’incarner à sa suite.
En désirant prendre chair dans son propre Corps, en sa propre chair désormais transfigurée par la résurrection, mais aussi en voulant assumer en notre propre vie la vie du plus pauvre, du plus petit, du plus souffrant, du plus blessé.
En descendant jusque dans les bas-fonds. En donnant à toute notre vie un caractère nuptial. En disant à tout homme une parole si substantielle qu’elle devient le don de sa propre personne : « Je suis avec toi ! » Parole qui transfigure l’existence de tout être et lui permet une existence nouvelle. Parole qui fait passer de la mort et du désespoir à la vie et à l’espérance.
Comme on ne peut répondre à l’amour que par l’amour, on ne peut donc répondre à Noël que par Noël, on ne peut répondre à l’incarnation du Verbe en notre chair que par notre identification amoureuse à la vie de tous les hommes.