| Spiritualité |
Textes du père Thierry de Roucy |
Noël ou l’éblouissement du quotidien
D’un Point-Cœur à l’autre n° 25, décembre 1998
La question de Noël
Qui peut savoir ce qu’est Noël ? Un amour vaste comme le monde, un cœur grand comme celui de la Mère ne suffiraient encore pas à rendre compte de la largeur, de la longueur, de la profondeur du mystère des mystères…
N’a-t-il pas fallu que le Seigneur demandât à Adam où il était pour que celui-ci découvrît qu’il était perdu, loin de tout parce que loin de Dieu ? N’a-t-il pas fallu des siècles d’une histoire mouvementée pour que l’homme comprenne qu’il devait revenir vers la Maison du Père, ayant péché contre le Ciel et contre Lui ? Pour admettre que nous avons besoin d’un Sauveur, à défaut de toute une vie, ne faut-il pas au moins un long temps d’Avent, voire des Avents, chaque année, répétés ? Pour que jaillisse du plus intime de nos entrailles un cri qui condense la soif immense que nous avons d’un Sauveur, suffit-il de toute notre existence ?
Pour des yeux qu’épuisent la nuit, l’horreur et la haine, la joie c’est de revenir à Noël. Plus le regard s’y porte, plus l’événement semble nouveau, indispensable. Noël devient la surprise continuelle, la surprise d’un trésor incalculable. Il n’est pas assez des yeux de toute une vie pour circonscrire le mystère d’un amour éternel. Noël a besoin d’être vu avec les yeux de tout âge.
C’est que Noël, c’est le plus grand choc de l’histoire survenu de la façon la plus humble. Nul n’a causé plus grande révolution dans un plus grand silence. La raison en est simple : Noël dit tout l’amour d’un Dieu amoureux de l’homme. Un amour mêlé d’un respect infini qui s’efface devant l’orgueil de l’homme comme s’efface la silencieuse hostie devant la rumeur du monde.
Pour beaucoup l’événement de Noël est un événement de l’histoire. Et qui dit de l’histoire dit du passé. Or Noël appartient au présent. Ou plus exactement Noël appartient au passé et au présent et au futur. Il est né. Il naît. Il naîtra. Ce n’est pas un événement supra-historique qui rejoindrait une humanité intemporelle, c’est un événement actuel qui survient dans l’intimité de tous ceux qui l’accueillent. C’est un événement qui accompagne les siècles parce qu’il accompagne l’histoire de chaque homme. Les mystères ont ceci de particulier que toujours ils se prolongent et s’accomplissent dans l’histoire de chacun. Ainsi le choc d’il y a vingt siècles, c’est tout autant le choc de maintenant qui bouleverse mon cœur.
De quoi s’agit-il ? Quelle est la nature de ce choc ? Il s’agit finalement d’un mariage – les événements décisifs ne sont-ils pas toujours des mariages ? –. L’infini a épousé le fini. La miséricorde a épousé la misère. Plus incroyable, Dieu a épousé chaque homme. À tous de telles noces eussent semblé inimaginables. Celui pour qui rien n’est impossible les a décidées. Et encore : le Verbe de Dieu a épousé les mots si souvent vides des hommes pour révéler le visage de son Père. Il est devenu une chair vulnérable. Il s’est fait cœur pour que l’homme comprenne qu’Il est amour. Il faudrait savoir ce qu’est Dieu et ce qu’est la matière pour comprendre la folie d’un tel mariage… Il faudrait avoir expérimenté la puissance de Dieu et la fragilité de l’homme pour s’étonner comme il convient de ces noces si disproportionnées. Il faudrait… Il faudrait… On réfléchit sur les guerres, sur les camps de concentration, sur les problèmes économiques. Pour atteindre le cœur du mystère, il faudrait commencer à réfléchir sur Noël, même si c’est une réflexion inépuisable.
Noël au-dedans
Dieu nous fait toujours passer de l’extérieur à l’intérieur. C’est pour Lui une question de pédagogie. Ou plutôt, c’est pour Lui et pour nous l’unique possibilité de rencontre. Nous sommes au dehors, Il est au dedans. Tout chemin vers Dieu est un chemin de retour. Toute aventure avec Lui est une aventure intérieure.
Noël n’a pas été un rêve pour Marie et Joseph, pour les bergers et pour les mages. Ni même une apparition. Noël a fait partie de la réalité la plus réelle : l’Enfant, ils ont pu Le toucher, Le voir, Le sentir comme un vrai fils de la terre, comme un enfant façonné dans la glaise. Ils L’ont découvert dehors, dans sa mangeoire, pour que nous Le découvrions dedans, dans notre cœur. L’événement de Bethléem est un point de départ : la présence du Messie est une réalité, le nouveau monde connaît son Alpha. Plus, l’événement de Bethléem est un chemin : celui qui va de l’astre du ciel à l’étoile qui scintille dans notre cœur. Plus encore, l’événement de Noël est une Pâque : celle qui nous fait passer de l’extérieur à l’intérieur et fait prendre à tout le créé, le chemin du retour.
Au début de la messe de minuit, le prêtre dépose sur la paille l’enfant de cire et tous s’avancent en procession vers la crèche. Si chaque pas vers l’enfant de cire ne signifie pas un pas vers l’Enfant qui habite mon cœur, une telle procession est aujourd’hui une hypocrisie. Si chaque pas vers l’enfant de cire ne signifie pas un pas vers l’Enfant qui habite le cœur de mon frère, une telle procession ne mène à rien : elle est un non-sens. La naissance du tout-petit Jésus, en effet, n’a plus lieu dans une maison de pierres, elle survient dans des cases de chair. Et si l’événement d’il y a vingt siècles était bien visible, l’événement d’aujourd’hui est d’ordre intime, il est invisible. Le Mystère a fait route vers l’intérieur. Il faut espérer que l’humanité Le suive sur le même chemin.
On pourrait penser que Dieu est le seul protagoniste de cette naissance, le seul metteur en scène, le seul réalisateur. Il n’en est rien. Elle est suspendue à l’accord d’une Vierge. Dieu s’incarne parce que Mariam de Nazareth offre en réponse à la demande de l’ange un oui immense. Pour que chaque cœur humain devienne Bethléem, pour que la grâce de Noël s’actualise dans l’existence de tout homme, il faut que l’Amour rencontre le oui singulier, unique de chacun. Avant de recouvrir chaque être de son ombre, l’Esprit Saint frappe à chaque porte et interroge : « Peut-Il naître ici, le Fils du Père ? » Certains ont vite fait de Le renvoyer : il n’y a pas de place dans leur hôtellerie, leur cœur est trop plein d’idoles. Ceux-ci créent leur enfer. D’autres apportent une réponse empressée : « Viens, toi que mon cœur aime ! » Et ce oui et ce non divisent l’humanité, d’autant qu’entre ces deux réponses, il ne peut y avoir d’intermédiaire : « Que votre oui soit oui, que votre non soit non ! » Dire oui, c’est donner la place à Dieu, mais c’est aussi donner la place à plus grand que soi, c’est accepter d’être dépassé, c’est recevoir un autre qui, peut-être vous conduira là où vous n’auriez pas choisi. Dire non, c’est refuser que le centre du monde soit autre que mon « moi », c’est craindre que le petit Enfant déstabilise mes assises, c’est transformer la joie de Noël en la douleur du massacre des saints innocents.
Pour l’Enfant qui naît, on prépare un berceau bien net. On fait des sacrifices. On cultive des vertus. On va se confesser. Et c’est bon ! Mais curieusement, Jésus déserte ce berceau-là, le berceau de notre pureté. Ce qui attire l’enfant, c’est le bourbier, la misère, les ténèbres. Et ce chaos-là ne manque pas dans notre cœur ! Là, il s’y retrouve comme l’ébéniste dans le bois brut. De l’eau fraîche, il a fait un vin excellent ; de notre misère, Il va faire une source d’espérance ; de nos ténèbres, Il va façonner des étoiles.
De la première place, Jésus n’a jamais voulu ; celle qu’Il veut, c’est la dernière. Il veut visiter ce qui nous semble pour nous-mêmes inexplorable tant nous craindrions que cela représente la pire des descentes aux enfers. Il veut simplement que nous lui offrions un berceau de nuit et d’épines, d’angoisse et de péché, comme pour signifier notre foi en son pouvoir de rédemption : « Vraiment, Tu es le Fils de Dieu Sauveur ! Qui d’autre que Toi pourrait pénétrer notre cœur jusque dans ses abîmes les plus sordides ? Qui d’autre pourrait affronter nos refus ? » Agir autrement, ce serait traiter le Christ d’égal à égal et refuser la mission pour laquelle Il a été envoyé par le Père : « Toi, me laver les pieds ? »
Accepter Noël en nous, c’est propager Noël au-dehors.
On croit souvent que pour annoncer l’Évangile, il suffit de crier avec sa bouche, de crier de toutes ses forces pour que la Nouvelle soit entendue jusqu’au bout du monde. Or il n’en est rien. Notre bouche seule est incapable de faire entendre le moindre mot de Dieu. Il faut que notre cœur s’en mêle. Afin de pouvoir être transmise à un autre, la Parole doit d’abord s’arrêter chez moi, elle doit être accueillie dans mon hôtellerie, elle doit porter du fruit dans ma propre vie. C’est comme si l’invitation : « Allez évangéliser toutes les nations ! » n’avait de sens que si elle était précédée d’une invitation à aller évangéliser les moindres recoins de son être.
C’est la loi : tant que l’Évangile ne s’est pas d’abord bien arrêté chez moi, il ne peut passer à la maison voisine. Le chrétien ne devient pas apôtre quand il se fait le héraut de l’Évangile, l’organisateur de paroisses, le tampon dans les réunions, il le devient quand il dit oui à l’expansion de l’Évangile dans son existence singulière, quand il se rend totalement disponible à la Volonté de Dieu. Rien d’étonnant alors à ce que beaucoup de silencieuses Carmélites soient apôtres plus que d’illustres évêques et d’actifs prédicateurs. Leur intériorité est plus éloquente que bien des discours.
Un seul regard sur la carte du monde suffit à percevoir l’étendue des territoires où l’Évangile n’a pas encore vraiment pénétré. On comprend que Paul VI ait pu écrire : « Nous en sommes encore au tout début de l’histoire de l’évangélisation ». Si l’on revient à soi-même, une telle réflexion semble s’appliquer aussi bien. En nous, il y a des continents vastes comme l’Asie, des territoires grands comme le Maroc ou le Soudan où l’Évangile est encore bien peu présent. Le Christ n’a pas encore sondé nos reins, Il n’est pas descendu jusqu’à la moelle de nos os. Plus l’Évangile va gagner du terrain en nous, plus il en gagnera au dehors. Le problème de l’évangélisation des nations, c’est d’abord le problème de notre propre évangélisation. Pour que le monde soit comme une immense crèche, il faut d’abord que mon pauvre cœur accepte d’être le réceptacle de l’infini. Noël ne peut être un événement universel s’il n’est d’abord un événement personnel.
Joseph n’a pas frappé d’un seul coup à toutes les hôtelleries de Judée, il a frappé à celle de Bethléem. Le Christ ne frappe pas à la porte du monde ou même d’un peuple tout entier, Il frappe à la porte de ma maison. Dieu ne veut pas le salut de l’humanité pris comme un conglomérat de chair et de sang, Il veut le salut de chaque homme, Il veut mon salut à moi. Et doucement, en prononçant mon nom d’une façon très intime, très intérieure, d’une façon qui semble vouloir épouser mon humanité, il m’appelle à épouser son propre nom. C’est que cette naissance en moi de l’Enfant-Dieu veut se conclure par des épousailles, comme le baptême veut déboucher sur la communion eucharistique. Le Christ veut mêler Son sang, Son souffle, Son amour aux miens dans le respect le plus incroyable de ma volonté afin de me rendre ma liberté de fils, de me faire passer du Musée Grévin au monde des personnes, de m’ouvrir à l’éternité.
Pour que vienne Celui qui nous a promis sa venue comme roi d’une humanité nouvelle, il nous reste donc à naître encore et encore, à laisser toute place en nous à Noël, ce mystère de l’Amour infini qui nous redonne le visage et le cœur d’un enfant. Là est le secret de l’évangélisation.